Sans fard. Dans ce premier jet de l’entretien qu’il nous a accordé, Hervé Renard revient sur les bases de son succès en Afrique. Un continent qu’il a appris à connaitre et à aimer. Psychologie, management, gestion des hommes, des ego et des religions dans les vestiaires… Le technicien français ouvre le cahier souvenirs et donne le mode d’emploi de sa réussite. Dans le deuxième jet à paraitre demain, il raconte son histoire d’amour avec le Sénégal, la base de son succès que constitua sa victoire à la CAN 2012 face aux « Lions », mais également ses grands projets pour le pays de Bruno Metsu, qui tient une place particulière dans sa vie. Dans le dernier jet, Renard évoquera avec nous la CAN Egypte 2019 qui aura lieu dans 70 jours et dont le tirage au sort de composition des groupes est prévu ce vendredi, 12 avril 2019, au pied des pyramides égyptiennes.

Demi-finaliste de la CAN en 2008 en tant qu’entraîneur adjoint de Claude Leroy au Ghana (alors 3e du tournoi), champion d’Afrique avec la Zambie en 2012, champion d’Afrique avec la Côte d’Ivoire trois ans plus tard. Aujourd’hui, à la tête du Maroc, l’une des sélections les plus cotées du continent avec un effectif d’une grande richesse. Hervé, c’est quoi le secret d’une telle régularité dans la réussite ?

Toujours donner le meilleur de soi-même. Sur le continent africain, j’ai eu la chance d’être accompagné par Dieu vers des succès exceptionnels, chargés d’émotion. Disons que je suis quelqu’un de chanceux… Après, il y a autre chose forcément, des ingrédients qu’il faut associer. Comme le travail d’équipe, la passion, une fédération qui soit derrière vous, un projet commun avec toutes les composantes. Un entraineur seul ne peut gagner une Coupe d’Afrique. On a la chance d’être à la tête d’une équipe prestigieuse ou moins prestigieuse, mais après il faut optimiser tous les secteurs, mais c’est toujours une victoire collective. J’ai bénéficié en Zambie et en Côte d’Ivoire d’un contexte favorable. Parfois, on peut avoir un contexte qui ne l’est pas et ça rend la chose un peu plus difficile, forcément.

Vous avez entraîné la Zambie, pays d’Afrique centrale, la Côte d’Ivoire pays d’Afrique de l’Ouest et maintenant le Maroc, en Afrique du Nord. Vous n’êtes pas loin d’avoir fait le tour du continent. Au-delà des moyens que l’on suppose plus conséquent au Nord, qu’est-ce qui différencie fondamentalement l’approche football et dans l’approche psychologique dans ces parties du continent ?

C’est vrai que chaque pays a ses spécificités, sa culture. Dans chaque pays, les religions sont parfois différentes dans une même équipe. Ce n’est pas forcément la même chose d’un pays à un autre. En Zambie, avec une majorité de chrétiens, on priait avant et après chaque séance sur le rond central, avec une forte spiritualité. Au Ghana, c’était différent. En Côte d’Ivoire aussi, avec une équipe plutôt mixte, il m’arrivait de ne pas ne pas savoir qui est musulman ou qui est chrétien.Au Maroc avec une majorité de musulmans… Mais il est important de tirer dans le même sens au-delà des croyances religieuses de chacun. Il y a une union parfaite, on me parle même pas des religions, je ne sais pas qui est quoi et quelque part, cela ne m’intéresse. L’importance, c’est qu’il y ait un partage. C’est exceptionnel pour moi qui suis Français. Et quand vous connaissez un peu ce qui se passe en France, mon pays, vous êtes alertés parce que c’est un problème du monde. Tout ceci est un exemple surtout pour moi qui vient de France où on vit des problèmes de société par rapport à ces sujets. Je ne suis pas politicien ou donneur de leçon, mais il faut une ouverture d’esprit, accepter les différents, être tolérants… Je me dis qu’il faudra qu’on vienne apprendre comment aller ensemble au-delà de cela. Il faut associer tout ça. C’est du management. Pour un étranger comme moi, qui vient de France, il faut savoir s’adapter aux gens, savoir les écouter. Pour réussir ici, il faut aimer ce continent. C’est une passion qui m’est venu grâce à Claude Leroy en 2007 dont j’étais l’adjoint au Ghana. J’étais venu pour côtoyer des joueurs de haut niveau. Quand je suis arrivé, il y avait des Mickaël Essien, Souley Ali Muntari, Stephen Appiah, John Mensah… C’était une très grosse équipe. On a démarré avec du caviar, même si je n’étais qu’adjoint. Mais après, tout s’est bien dessiné. C’est pourquoi je dis qu’il y a toujours besoin d’une part de chance.

Autant ou plus encore que le Ghana où vous étiez adjoint et la Zambie, en Côte d’Ivoire, vous êtes à la tête d’une grosse sélection, avec de grands noms sur toutes les lignes. Aurier, Maestro Zokora, Yaya Touré… Au-delà des capacités techniques et tactiques, il faut être fort dans la tête, de la psychologie, pour gérer autant de grands joueurs, non ?

C’est un assemblage de tout. C’est votre personnalité aussi. Avoir battu la Côte d’Ivoire en finale en 2012 aura été une pierre importante à l’édifice pour moi. Ça permet d’avoir, dans la tête des joueurs ivoiriens, déjà du respect. Ils se disent : « Il a quand même réussi un exploit. Maintenant, on attend qu’il nous apporte quelque chose. » La Côte d’Ivoire n’arrivait pas à gagner. Elle avait perdu deux finales, contre l’Egypte en 2006 et celle de 2012 contre la Zambie. Là, il fallait faire un travail psychologique, forcer ce destin après deux finales perdues aux tirs-au-but. Mais dans le destin, il y a une part de chance mais il y a autre chose à aller chercher et la composante la plus importante pour avoir un succès, c’est l’union collective. Et moi je ne conçois pas le football sans cet aspect et encore plus en Afrique. Je m’explique. Quand les joueurs arrivent dans les sélections africaines, souvent on leur met un grand tapis rouge et on leur permet des choses qu’on ne leur permet pas dans leurs clubs respectifs en Europe et ça, on n’en a pas le droit. Il faut une rigueur. On doit se comporter de la même façon quand on porte le maillot de sa sélection et même de meilleure façon que dans un club car il y a le soutien de tout un peuple, pas seulement ceux qui sont au pays. Quand le Sénégal joue, il n’y a pas que les Sénégalais au Sénégal qui vibrent mais également les Sénégalais de la Diaspora et tous ceux qui ont une relation particulière avec ce pays partout dans le monde. Il faut donc essayer de créer cette unité car sans elle, on ne peut pas avoir de succès.

Un sacre avec une Zambie sans grande star. Un autre avec la Côte d’Ivoire, sans sa plus grande star, Didier Drogba alors que par le passé, les « Eléphants » ont échoué avec leurs grandes vedettes. Finalement, dans ce contexte africain, n’est-il pas plus simple pour un sélectionneur de construire un succès sans grand nom qui émerge ?

Non, je ne pense pas. On a toujours besoin de joueurs d’exception pour gagner. Maintenant, c’est vrai que ce qui a fait la différence en Zambie, c’est le collectif mais on a eu des joueurs au maximum de leur forme avec une envie de réussir quelque chose que personne ne pouvait imaginer. Quand on a en face de soi des Drogba, Yaya Touré, Gervinho, Kolo, Serge Aurier et tous ces joueurs, soit on y va avec peu de confiance et on se dit, de toute façon c’est bien déjà d’arriver en finale et s’en contenter, soit on a envie réaliser l’exploit. Après, Didier Drogba, pour moi, c’est un regret qu’il n’ait pas été parmi nous. J’aurais aimé être entraîné par un joueur comme lui dans ma carrière. J’aurais aimé qu’il soit associé à ce succès. Il l’a été parce que cela ne s’est pas construit seulement parce que Renard est arrivé. J’ai bénéficié du travail fait avant, du travail fait à la formation par Jean Marc Guillou (fondateur du centre Asec Mimosifcom, d’où sont sortis la plupart des joueurs de l’équipe ivoirienne championne en 2015). Il y a eu ensuite cet assemblage, cette volonté de changer le destin, j’anticipe sûrement une de vos questions, c’est ce que doit réussir le Sénégal…

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