Actusenegal.net Sermon délivré par l’imam avant la prière du vendredi, la « xutba » est considérée comme une obligation au même titre que la prière des deux « rakas ». Généralement faits en arabe dans un pays où l’écrasante majorité ne comprend pas cette langue, les sermons sont de plus en plus sujets à débats entre orthodoxes et pragmatistes partisans de l’utilisation de langues nationales.

Il est 14 heures. L’imam, majestueux dans sa mise, sort de la chambrette, monte sur la chaire (minbar) en s’appuyant sur son bâton et invite le muezzin à faire l’appel à la prière. Il plonge sa main droite dans sa poche pour en tirer des bouts de papier. Puis, avec une remarquable solennité, il lit son sermon sous les regards concernés des fidèles. Le rituel est le même dans la quasi-totalité des mosquées lors de la prière du vendredi. Un discours que la plupart lisent devant un auditoire concentré, mais peu imprégné de ce qui se dit. Car, dans l’écrasante majorité des mosquées, le prêche est lu en arabe. Mais, ce discours, destiné à aborder les faits de société et les préoccupations du moment ne perd-t-il pas de son essence si les destinataires ne le saisissent pas ? Selon l’imam Touré de la mosquée de la cité Belvédère, la « xutba » obéit à un certain nombre de règles. Après avoir glorifié Dieu et prié sur le prophète, l’imam prononce son prêche inspiré des versets du coran et des hadiths. « Même si l’assistance est exclusivement composée de sourds, l’imam est tenu de faire la xutba. C’est un discours destiné à un auditoire et, par conséquent, il n’impacte guère si la langue de transmission n’est pas comprise par les destinataires », argue-t-il.

Pour Sidi Kounta, animateur d’émissions religieuses à la Rdv, « xutba » signifie discours. Il s’agit donc de développer, chaque semaine, un thème au profit de la communauté musulmane. «Dieu n’a jamais envoyé à une communauté un messager qui ne maîtrise pas sa langue  car il s’inscrit dans une mission de transmission de valeurs et de sens. Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur le sens de la xutba et ils sont unanimes à reconnaître que son objet est de délivrer le message d’Allah, d’enseigner. Et on ne saurait le faire sans s’exprimer dans la langue des destinataires. Il est formellement interdit de parler pendant la xutba ou même de répondre à une salutation. C’est pour que le message soit bien perçu », dit-il, tout en indiquant, par ailleurs, que contrairement à une idée bien répandue, le sermon ne remplace pas les deux « rakas » de la prière du vendredi. « C’est une théorie. Les hadiths qui le cautionnent ne sont pas authentiques », tranche Sidi Kounta.

Couper la poire en deux

Imam de la Mosquée de l’Ucad, Oumar Sall est de ceux qui traduisent leur sermon.

L’Imam Oumar Sall de la mosquée de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) n’y va pas par quatre chemins. L’objectif de ce rituel musulman, qui s’apparente à l’homélie chez les chrétiens, est de s’adresser aux fidèles. « Ce qui suppose de se faire comprendre. Toutefois, certains, estimant qu’il fait partie de la prière, en  ont conclu qu’il ne doit pas être fait dans une autre langue que l’arabe. D’autres fondent leurs raisonnements dans une explication complexe de la Sunna. Ils considèrent que  le prophète Mouhamed n’a jamais fait un sermon dans une langue autre que l’arabe. Pour ma part, je choisis la langue en fonction de la mosquée. A l’Université, c’est l’arabe et le français. A Pikine, je prononce le prêche en arabe et en wolof », confie-t-il.

Mais, pour Iran Ndao, animateur d’émissions religieuses à la Sen Tv, il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures, le sermon doit être exclusivement fait en arabe. «C’est une partie intégrante de la prière. Et dans celle-ci, il n’est pas permis de parler une autre langue que l’arabe. La xutba remplace les deux rakas. C’est pourquoi, il est interdit de parler ou de faire quoi que ce soit pendant le sermon. Il est formellement interdit de le faire dans une autre langue. Le « Bayaan », causerie avant l’arrivée de l’imam, peut être considéré comme un palliatif. Cependant, il est permis de traduire et de lire le sermon pour les fidèles avant la venue de l’imam », renseigne le prédicateur.

Influence de l’Imam Mâlik

Si aujourd’hui la plupart des « xutba » sont exclusivement prononcés en arabe, c’est parce que l’islam, au Sénégal, est fortement influencé par le rite malikite. De l’avis d’Abou Diop, auteur d’une thèse sur la question, «l’imam Mâlik avait demandé que le sermon soit fait exclusivement en arabe. C’est ce qui explique que la recommandation soit suivie à la lettre dans les foyers religieux du Sénégal ». Pour l’imam Touré de la mosquée de la cité Belvédère, la raison de cette consigne de l’imam Malick est toute simple : « quand on veut faire passer un message à une communauté, on le fait dans une langue qu’elle comprend. Celle de l’imam Mâlik ne maîtrisait que l’arabe ». Et pour couper la poire en deux, l’Imam Touré a trouvé une formule conciliatrice : « la première partie de mon sermon, je la fais en arabe et la seconde en Wolof ».

Sidi Kounta est conférencier et animateur à la Rdv

Sidi Kounta abonde dans le même sens. «L’imam Malick faisait son sermon en arabe parce qu’il avait en face de lui des fidèles qui ne parlaient que cette langue. Mais, beaucoup, comme Abû Hanîfa, fondateur de l’école hanafite de droit musulman, considèrent que le prêche doit être dit dans une langue comprise par les fidèles. A l’époque du prophète, la question ne se posait pas car lui et ses compagnons ne comprenaient que l’arabe.  Si l’on considère les fondements du sermon (rendre grâce à Dieu, prier sur le prophète, réciter le Coran, dire des recommandations), on peut bel et bien satisfaire à ses principes avec la langue de la masse », précise-t-il.

L’anecdote ci-après, racontée par l’imam Touré, est assez révélatrice de la complexité de la question de la langue dans le rapport au rite religieux. «Il peut arriver durant le sermon que des fidèles se mettent à entonner des « amen », pensant sans doute que je formulais des prières, alors  que je relatais une histoire. C’est très fréquent », ironise-t-il. Aux yeux de l’imam  Ahmadou Makhtar Kanté de la mosquée du Point, cette question met en lumière les petites divergences entre les écoles.

Imams branchés

Avec l’avènement des technologies de la communication, les réseaux sociaux ont envahi presque toutes les sphères communautaires. Soucieux de coller à l’actualité dans la préparation de leurs sermons, plusieurs imams accordent une place importante à ces supports. C’est le cas de l’imam de l’Ucad, Oumar Sall. Selon lui, l’imam doit s’intéresser à la cité pour être au parfum de l’actualité afin d’édifier les musulmans sur la position de l’islam par rapport à leurs préoccupations. « Je choisis le thème en fonction de l’actualité. Je suis sur les réseaux sociaux, lis les journaux et regarde la télévision pour évoquer des sujets qui parlent à mon auditoire », dit-il. Imam Touré n’en pense pas moins. Selon lui, en suivant les réseaux sociaux comme Facebook, on est au cœur de l’actualité. «Ainsi, on en parle en expliquant la position de l’Islam ».

 Un problème d’inculture                                                                                                                           

Toutefois, il existe encore des localités où les imams ne font pas l’effort de travailler leurs sermons entonnés comme des récitations d’écoliers. « Dans beaucoup de villages, par exemple, le sermon est encadré tel un diplôme et accroché non loin de la chaire. Chaque vendredi, il le décroche pour le débiter. Certains fidèles finissent par mémoriser ce prêche sans connaître sa signification. Un sermon rédigé dans la première moitié du vingtième siècle par El hadji Malick Sy est toujours repris par plusieurs imams. Ce texte est très intéressant, très complet. Il y aborde les relations sociales, l’au-delà… Mais, il faut aussi, quand on est imam, consentir à quelques efforts de production », souligne imam Oumar Sall. Cependant, coller à l’actualité requiert une certaine culture. L’inutilisation des langues vernaculaires est salvatrice pour certains imams. Car, « certains imams reproduisent les mêmes prêches en arabe. Leur traduction dans les langues locales les aurait obligés à renouveler leurs discours tous les vendredis. Ce qui serait fastidieux pour certains. Ce n’est d’ailleurs pas à la portée de tout le monde. Cela demande beaucoup de recherches. Il y a des imams qui n’ont que quatre sermons qu’ils reprennent. Le sermon peut être un puissant outil d’éveil. C’est pourquoi, à l’époque, ce sont les rois qui assuraient la fonction d’imam », informe-t-il.

A l’origine, le sermon était prononcé après la prière

Au début, le sermon était prononcé avant la prière des deux « rakas » comme lors de la Korité et de la Tabaski. Mais, l’assistance n’était pas très concernée et s’empressait de vider les lieux. C’est ce qui a poussé le prophète à le faire avant la prière. Iran Ndao donne, ici, plus de détails : « il y avait un grand marché sur la place où se faisait la prière du vendredi. Le prophète a reçu l’ordre d’y rencontrer les musulmans pour discuter avec eux, en remplaçant les deux rakas par le sermon. Au début, on priait d’abord, avant de faire le sermon après le salut final. Mais il y avait un grand distributeur qui ravitaillait les petits commerçants. A son arrivée, les gens se ruaient sur lui pour récupérer leurs commandes. Il n’y avait presque personne pour écouter le sermon du prophète. C’est ainsi que Dieu lui a ordonné de le faire avant la prière », raconte-t-il.

Oumar FEDIOR

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