IGFM-Sa voix est sucrée. Derrière le combiné, elle a un goût mielleux. Une voix qui colle à la réalité. Avec son accent prononcé, Sokhna Ndeye Astou Sy dégage toute sa classe. Dans son grand boubou bleu, assorti d’un voile de la même couleur, elle entre, en ce jour de Mawlid, dans le salon de la résidence de son père, Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine, y laissant un agréable goût de parfum qui embaume tout l’espace. Pour cette «fille de…» qui n’aime pas trop se présenter sous cette casquette, la vie est un vrai parcours de combattant. Bannissant aussi le nom de marabout, selon elle, «un oiseau au bord du lac qui mange des poissons morts», cette femme de développement et membre de la cellule «Zawiya Tidiane» depuis 15 ans a un parcours surprenant. A cœur ouvert, la petite-fille de Mame El Hadj Malick Sy et de Gaspar Camara, développe le fond de sa pensée. Elle parle aussi de sa rencontre avec le Président des États-Unis, Donald Trump.

Enfance et cursus Scolaire : Dakar, Thiès, Canada, États-Unis

Maîtrise en biotechnologie. «Je suis née à Dakar, au Plateau, en 1965. J’ai grandi entre Dakar et Thiès. En dehors des études au «daara», chose naturelle chez nous, mon cursus est celui de tous les Sénégalais. Après la maternelle au Petit train bleu, comme mon père ne voulait pas que l’on soit tout le temps à Dakar, il a fait venir ma mère à Thiès où j’ai eu mon Bfem. J’ai fait le cycle primaire à l’école Saint-Augustin et le cycle au Collège Saint-Esprit de Thiès. Après une année au Lycée Malick Sy de Thiès, ma mère est rentrée carrément à Dakar et j’ai intégré le Lycée Lamine Guèye où j’ai eu mon baccalauréat, série D. En 1985, le père de ma mère, Gaspard Camara, étant médecin, je suis, influencée par la vocation familiale, allée à l’Université de Dakar pour faire Médecine. Mon grand-père voulait qu’Henriette bébé Camara et moi fassions médecine. Sept, huit ans…j’ai trouvé que c’était trop long. Il nous taxera de paresseuse. Par la suite, j’ai viré en Pharmacie. J’ai fait un an. Malheureusement, avec les grèves, je ne me sentais pas bien à l’Université de Dakar. J’ai alors déposé une préinscription au Canada. C’était en 1987. Je fais partie de l’une des premières générations d’étudiants au Canada. Là-bas, j’ai fait Biologie à l’Université du Québec, «Luquam» d’abord, ensuite, j’ai viré en Biotechnologie puis en Microbiologie. En effet, arrivée au Canada, j’ai compris que les étudiants étrangers n’avaient pas le droit de faire médecine, parce qu’il y a beaucoup de subvention. Le gouvernement canadien ne voulait pas prendre le risque de subventionner les étrangers et qu’après les études, ils repartent chez eux. Donc, j’ai viré en Biotechnologie à «Luquam», avant de faire Analyse financière, pendant un an. Mais, comme c’était trop abstrait par rapport à ce que j’avais l’habitude de faire, je suis allée à l’Université de Montréal pour faire mon Bac, l’équivalent de la Licence ici et ensuite faire ma Maîtrise en Microbiologie. Après, je suis partie aux États-Unis pour améliorer mon anglais et j’y suis restée 12 ans sans revenir au Sénégal.

«Mon premier boulot, dans le milieu de la mode»

Une vie de «Fatou-Fatou» aux États-Unis. «Vous étiez devenue une Américaine ? «(Rire) Plus ou moins. Je crois que je connais New York comme ma poche. J’y suis restée douze (12) ans. Je n’avais pas de papiers. Je faisais donc du «Fatou-Fatou» aux États-Unis. Lorsqu’on vient dans un pays où on n’a pas de lien familial et tout, il faut se débrouiller pour vivre. Mon premier boulot, c’était dans le milieu de la mode. J’accueillais des hôtesses, les guidais. Je travaillais à Manhattan, dans l’industrie de la mode. On était chargé de guider les vendeurs venant des autres États pour leur montrer où on vendait les différents articles : jupes, pantalons, Top… J’étais bien payée. 500 dollars par semaine. J’étais toute fière, parce que c’était la première fois que je travaillais. J’ai fait ça pendant un à deux ans et j’ai intégré le milieu du commerce. Je vendais beaucoup de choses. J’ai connu des Turcs, des industriels, qui venaient de s’implanter aux États-Unis et avaient ouvert des magasins «10 dollars», l’équivalent du concept «Tout à 1 000 francs». C’est la première compagnie à les créer aux États-Unis. Petit à petit, j’ai fait mon trou dans cette compagnie, jusqu’à être manager puis manager général. J’ai plafonné. Mais, dans ces entreprises familiales, on n’aime pas que les étrangers aient des postes de responsables…Voilà. Ils ne pouvaient pas me donner autre chose et moi je demandais autre chose, j’ai donc démissionné après ans de service. Ensuite, j’ai fait du petit commerce pour vivre. J’étais mariée à l’époque à un Sénégalais. A un moment donné, je me suis posé la question de savoir à quoi m’a servi ce que je fais depuis 10 ans. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille est qu’un jour, j’ai entendu à la télé que le smic américain avait été augmenté de 500 dollars. Cela a fait tilt dans ma tête. Parce que je ne faisais pas autant d’argent. Je me suis dit : M… je suis ici, j’ai une Maîtrise, je fais du «Fatou-Fatou» mais je ne gagne même pas le smic américain. J’ai décidé ce jour-là, de rentrer au Sénégal. J’ai décidé en une semaine. C’était vers 2002. J’avais envie de voir mes parents, mon père moins, parce qu’il venait souvent aux États-Unis, mais ma mère que je n’avais pas vue depuis longtemps. Et comme on dit : «I miss my family (Ma famille me manque)».

De la production de jus en sachet à la réfection de bâtiments. «Je suis revenue, on m’a trouvé, compte tenu de mes diplômes, une planque à l’Isra. Je ne suis jamais allée. Vous savez, je n’ai travaillé qu’une seule fois dans mon domaine aux États-Unis, dans un centre de transfusion sanguine, mais je n’ai pas aimé (Rire). Donc, je ne suis pas allée à l’Isra, mais avec l’expérience américaine, j’ai créé ma petite entreprise. Je crois que les sachets de jus en plastique, je suis la deuxième à faire ça au Sénégal. J’avais des vendeuses un peu partout dans la rue. Mais j’ai arrêté ce business, un an après, car c’était trop dur et il n’y avait pas beaucoup d’argent. Si tu as l’habitude des dollars et que tu fais un bénéfice de 5 mille FCfa par jour, excusez-moi, cela ne le fait pas vivre (Elle rigole). C’est par la suite que j’ai créé mon entreprise de réfection de bâtiment, qui n’a rien à voir avec mes études de microbiologie. J’ai viré complètement dans un autre domaine, parce qu’au Sénégal, on se débrouille comme on peut. C’est un pays où c’est l’Etat qui emploie le plus de gens, donc il faut travailler pour s’en sortir. Je fais donc beaucoup de choses : réfection de bâtiments, biens et services. Je gagne de petits marchés. Je me contente de ce que j’ai. C’est ce que l’on m’a appris et c’est comme ça que j’ai toujours vécu. Je fais aussi la navette entre le Sénégal et le Canada, parce que j’étais mariée à un canado-sénégalais. Je fais du commerce aussi. Bref, je fais un peu de tout. Il faut travailler pour vivre. C’est dans cet univers de travail que j’ai grandi. Ma mère a travaillé jusqu’à sa retraite, mon père a toujours été cultivateur. Les gens, quand tu parles de fils ou fille de religieux, ils pensent aux fainéants qui ne travaillent pas, à un bon-à-rien, qui ne sait même pas faire bouillir de l’eau. Ce n’est pas moi. Au contraire. Ici, les gens travaillent.»

«Je tiens à mon indépendance. J’ai un tempérament d’homme. Et Mame Abdou m’avait acceptée comme je suis»

Membre de la cellule «Zawiya Tidiane» depuis 15 ans. Vie professionnelle et vie de fille de chef religieux ? «Ce n’est pas trop difficile, parce que je suis née dans ça. Ça vient naturellement. Mon père faisait les cent kilomètres du Sénégal, mais alliait cette routine à sa vie de famille. C’est donc naturel d’allier «Moustachid», il faut le dire. J’ai intégré le «daara» des «moustachidine» dès l’âge de 12 ans. J’étais très jeune. A un moment donné, je suis partie. Ce qui s’est passé s’est passé. Quand je suis revenue, j’ai intégré la cellule «Zawiya Tidiane» que Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine avait créée, parce qu’il y avait un vide culturel pendant le Mawlid. Il y avait trop de folklore, il a voulu mettre un cachet culturel, vraiment scientifique. Lorsque je suis revenue au Sénégal, Abdou Aziz Kébé, actuel délégué général au pèlerinage, m’a introduite. Depuis lors, on a fait tout ce qui est communication du Mawlid, son et lumière, symposium, forum, conférence…Je ne suis pas membre fondatrice, mais presque, parce que c’est un mois après sa création que je suis revenue. Après 15 ans, on a assez d’expérience pour ça. C’est ce travail que je fais pour la famille tidiane. Au Sénégal, on a un cliché des filles de chefs religieux. Pour eux, tu dois t’asseoir, voile à la tête, recevoir des «adiyas». Ce qui n’existe pas chez nous, tidianes de Tivaouane. Moi, je me définis comme étant, avant tout, une musulmane, je suis Sénégalaise, je suis intellectuelle, je suis fille de chef religieux, je suis africaine et indépendante. Très indépendante, je tiens à mon indépendance. C’est inhabituel dans les foyers religieux. Serigne Abdou, mon modèle, mon guide, mon papa, mon tout, m’a acceptée comme je suis. Je suis un peu différente des autres filles. J’ai un tempérament d’homme. Ici, tout ce qui se mange dans les maisons des chefs religieux est cuisiné par une «Sy». C’est pourquoi les gens ne sont pas habitués à voir une fille de chef religieux dans une telle cellule. Mais, tu ne peux travailler pour la famille que par tes compétences.»

La politique. Femme engagée ? Oui. Je suis engagée dans la Tidiania, dans le social, mais pas dans la politique. Néanmoins, j’ai mes opinions. Quand j’ai envie de dire des choses je les dis. Si vous visitez ma page facebook, vous verrez que je donne mon opinion sur des questions politiques. Si je ne suis pas d’accord sur des points, je dis, M. Sall, je ne suis pas d’accord. Qu’il le voit ou pas, je m’en f… Je suis une citoyenne, j’ai le droit de dire mon opinion. Papa qui nous a inculqué le sens du patriotisme. Je crois donc en mon pays. Néanmoins, la politique ne m’intéresse pas. Je n’aime pas la politique. Laissons ça aux politiciens. Comme disait mon père à un membre de la famille qui voulait faire de la politique : Tu as la cour de ton grand-père, tu peux y véhiculer ton message. Tu n’as pas besoin d’aller dans une autre cour. Là-bas, on te jettera des cailloux, je n’en ai pas peur, car je sais me défendre. Mais la politique Non. C’est du n’importe quoi dans ce pays. Et les gens vont en profiter pour insulter ton père et ton grand-père. Je n’aime pas ça. Et moi, je rends les coups, car je ne me laisse pas faire.

Donald Trump à Ndèye Astou Sy : «Les gens qui entrent chez moi sont ébahis  Toi, Non !»

Et le Wird ? «Vous savez, j’ai certes grandi entre Dakar et Thiès, mais on passe tous au daara. Et nous avions aussi un maître coranique qui nous donnait des cours à domicile. Et j’ai beaucoup d’anecdotes (rire). Je ne voulais que les gens viennent nous donner des cours, je faisais tout pour les renvoyer de la maison. J’avais mes astuces, mais je ne pouvais échapper à ce passage au daara. C’est obligatoire. Et le reste, tu le complètes. J’ai toujours dit que la forme des daaras, telle que pratiquées au Sénégal, ne s’adapte plus au monde. Il faut donner à l’enfant les moyens rudimentaires. Nous, on apprenait à l’aveuglette, sans comprendre le sens de ce que l’on récitait. Mais, en grandissant, surtout quand tu es né dans cette maison, tu sens un besoin d’aller comprendre ce que tu lis. Donc, une partie de ma formation, je l’ai complétée moi-même. De plus, je demande. Si je ne comprends pas des choses, je demande. Je demande souvent à Abdou Aziz Kébé. Il ne faut pas seulement dire que je suis mouride, tidiane, niassène et basta. Non. Si tu prends le Wird, il faut comprendre ce que ça signifie et non juste parcourir les perles du chapelet. Je vois un engouement des jeunes dans ça. Mais, il faut qu’ils apprennent à connaître la voie qu’ils ont choisie. Il faut être enraciné dans ce qu’on est. Ainsi, aucune culture ne pourra vous emballer. J’ai fait plus de 20 ans à l’étranger, si je ne dis pas que je parle anglais, personne ne le sauras, j’ai un français prononcé, parce que j’ai du sang «Ndar ndar», je suis petite-fille de Gaspard Camara. Je peux parler wolof sans prononcer un mot français.

L’argent…J’ai une fois été dans la maison de l’actuel président des États-Unis, Donald Trump. A l’époque, mon mari avait un ami italien, un décorateur international. Trop festif, il pouvait avoir un million de dollars et le dépenser à la minute qui suit. Quand il venait à New York, il lui arrivait de ne plus avoir un seul sou. Il appelait mon mari pour qu’il lui paye l’hôtel. Des fois, on mangeait ensemble. Un jour, on dînait, lorsqu’il a reçu un appel de Trump qui lui demandait de passer chez lui. Le monsieur lui dit qu’il dînait avec des amis. Là, Trump lui dit de venir prendre le dessert chez lui. Il avait une maison dans les Hamsun. C’est comme dans les Almadies. Une maison qui te fait te dire que tu es au paradis. Je ne sais où se trouve le paradis ni comment c’est, mais cette maison ne doit pas en être loin. Une belle maison. Après les présentations et tout, j’ai apprécié la maison, sans m’extasier outre mesure. Trump me dit alors : les gens qui entrent chez moi sont ébahis, j’ai dit : Ouais. Lui, il a une folie de grandeur. Je lui dis que la maison est belle en me limitant à ça. Il me dit : Mais, tu n’es pas ébahie. Je lui réponds : C’est à cause de ma culture. Nous n’avons pas cette culture de glorifier des gens, on ne glorifie que Dieu. Il me demande mon origine, je lui rétorque : «Sénégal». Il me fait : «Waouh». Il me dit : Pourquoi ? Je lui dis : parce que nous, on se contente de ce que l’on a. Ceci n’est que matériel et tôt ou tard, on le laissera sur terre. Je ne suis pas née avec une cuillère en or dans la bouche, mais dans une famille où les gens se contentent de ce qu’ils ont, rien ne les impressionne.» Juste pour vous dire qu’il y a plus important que l’argent. Mais, les gens l’oublient. J’ai l’habitude de dire à mes amis et sœurs de bien travailler pour avoir de l’argent, car aujourd’hui, au Sénégal, c’est l’argent qui dirige. Le nom de famille et le savoir sont relégués au second plan au profit de l’argent. C’est malheureux, mais c’est comme ça.

Violence dans les ménages. C’est dommage. Notre société est en train de se transformer. Et personne ne réagit. Les chefs religieux sont interpellés, ils ne cessent de prier. Ils ne cessent d’interpeller les gens qui, on dirait, sont devenus sourds. C’est dommage, parce que je crois que les gens ne sont pas préparés au mariage. Je ne donne de leçons de morale à personne, parce que j’ai aussi mes défauts. Je ne suis pas parfaite. Mais, je crois que les parents ont une certaine responsabilité par rapport aux enfants. Nous n’avons plus du temps pour nos enfants. Moi, en premier. Dès fois, je me lève le matin, ma fille, je ne la vois que le soir. Qu’est-ce qu’elle a fait dans la journée ? Je n’en sais rien. On a failli dans l’éducation. Nous avons baissé les bras. C’est l’Internet, les réseaux sociaux, c’est l’école, les compagnons. C’est tout sauf papa et maman. Quand il y a problème, les gens ne s’en rendent compte que trop tard. Il faut que les gens reviennent à l’orthodoxie. Et arrêtent de toujours dire : Ce n’est pas grave. Même dans l’habillement des filles, il faut porter des habits décents au point de ne pas être sujet de tentation. Dieu sait que j’ai voyagé. Dès fois, je vois une fille porter certains habits, je suis choquée. Je ne sais pas comment la police des mœurs arrivera à régler ce problème, mais il faut une solution. Même dans la rue, tu es choqué. Les jeunes regardent les vidéos et les copient, alors que l’Américain normal, la Française normale ne s’habillent pas comme ça. Si tu vois un tel habillement, c’est pour une circonstance. Tu vois une kim Kardashian s’habiller d’une sorte et tu penses que c’est la norme. Non. Il y a une façon de s’habiller et de se comporter. Et tant que cette éducation de base n’est pas reconduite, on va dériver, dériver…Nous, parents, trouvons du temps pour nos enfants. Mais si tu cherches de l’argent sans éduquer ton enfant, dès que tu meurs, il dilapide l’héritage. Il faut que les gens reviennent à l’orthodoxie. Que nous, parents, apprenions à nos enfants à distinguer le bien du mal. Il faut que les enfants aient de la pudeur. On accuse l’Internet, mais l’enfant écoute quand sa maman ou son papa lui parle. Ma fille, parfois veut porter certains habits -parce que c’est une enfant, je la laisse faire comme les enfants de son âge, car il ne faut pas l’opprimer- je lui dis : Non. Je lui rappelle la famille à laquelle elle appartient. C’est comme ça que l’on nous a éduqués et parfois même nous, quand on devait avoir certains comportements, il y a une voix de rappel qui freine. Parlons à nos enfants. Même s’ils commettent des erreurs, redressons-les. Malheureusement, dans ce pays, il n’y a plus ça. Chacun court derrière l’argent, les honneurs… Et c’est dommage.

IGFM

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